Emil Cioran, “a chronic annotator”
The present study attempts to explore the role of Cioran as author of numerous notebooks, published one year after his death, in 1998, under the title Cahiers 1957–1972. A part of the article is theoretical: Does the note open up possibilities not inherent in the aphorism or the fragment? Is it meaningful to speak of a genre of the note, or is that marginalia something else entirely, a pre-study that the author intends to use or incorporate into a later text? Finally, considering the multiplicity of classificatory schema, is the note something one can synthesize? Put differently, do the multiple “uses” of the note – in Cioran’s writing but also in the notebooks and aphorisms of George Perros, Pierre Reverdy or Friedrich Nietzsche – define or defy the contours of the note as an emerging genre?
Keywords: Emil Cioran, Georges Perros, note, notebook, author, lector
1.[1] Emil Cioran, Cahiers, 1957–1972, Paris, Gallimard, 1997, p. 707. Dorénavant [C], suivi de la page, directement après la citation. Idem pour les Œuvres [Œ], Paris, Gallimard, 1995.
2.[1] Papiers collés a paru en 1960, Papiers collés 2 en 1973, Papiers collés 3 en 1978, quelques mois après la mort de Georges Perros. Rappelons le texte liminaire du premier volume : « Certains maniaques, dans la marge du livre fiévreusement découpé, ne peuvent s’empêcher de déposer, comme instinctivement, le résultat à peine intelligible de leur réflexion. Font un livre, hybride, avec l’œuvre lue. Il arrive que leurs remarques soient plus intéressantes que le discours qui les a provoquées. Faiseur de notes invétéré, sur quelle marge puis-je les prendre, sinon sur celle de l’immense livre ouvert qu’est la vie. Et qu’est cette vie, sinon le texte de l’Autre, follement sollicité. […] » (Papiers collés. Notes, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1960, rééd. coll. « L’Imaginaire/Gallimard », 1986, p. 7)
3.[1] Voir Ariane Lüthi, Pratique et poétique de la note chez Georges Perros et Philippe Jaccottet, Paris, Le Sandre, 2009. Des parties de cette contribution sont extraites de cette étude, d’autres ont été réécrites. Quant à l’expression « grands noteurs », on songe à une note de Perros, qui énumére au début du premier volet de ses Papiers collés : « Pascal, Leopardi, Lichtenberg, Nietzsche, Valéry, Simone Weil : grands noteurs. » (Papiers collés, op. cit., p. 12)
4.[1] « Je ne peux donner que le résidu d’une pensée. Tout ce que j’ai écrit, c’est la lie de mon esprit. » (C, 751)
5.[1] Emil Cioran, Entretiens, Paris, Gallimard, 1995, p. 22s.
6.[1] Roland Barthes, « Le cercle des fragments », Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 89s.
7.[1] Graham Good, The Observing Self. Rediscovering the Essay, cité par Claire de Obaldia, L’Esprit de l’essai. De Montaigne à Borges, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2005, p. 410. L’essai est ainsi défini par Alain Montandon : « Composition non systématique, mosaïque, laissant cours à la subjectivité, à l’esquisse, à l’arbitraire même, à l’occasion libre, exprimant avec souveraineté une manière dont dispose l’auteur, explorant l’aventure et de manière ouverte, progressant avec une méthode critique dans laquelle le doute est toujours présent, exposant des vérités fragmentaires sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la totalité. » (Alain Montandon, Les Formes brèves, Paris, Hachette, coll. « Contours littéraires, 1992, p. 73.)
8.[1] Une remarque de Diderot, par exemple : « L’esquisse ne nous attache peut-être si fort que parce que, étant indéterminée, elle laisse plus de liberté à notre imagination, qui y voit tout ce qu’il lui plaît. C’est l’histoire des enfants qui regardent les nuées, et nous le sommes tous plus ou moins. » (Denis Diderot, Salons, Oxford, Clarendon Press, t. III, 1963, p. 242.)
9.[1] Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches. Ein Buch für freie Geister, Werke in drei Bänden, 1. Band, I, 178, p. 562. « Effets incertains de l’inachevé. De même que les figures en relief font tant d’effet sur l’imagination parce qu’elles sont comme en train de sortir du mur et que soudain, retenues par on ne sait quoi, elles s’immobilisent ; parfois, de même, l’exposition incomplète, comme en relief, d’une pensée, de toute une philosophie, en est plus efficace que le développement de A jusqu’à Z : on laisse davantage à faire à la vision du lecteur, on l’incite à continuer l’élaboration de ce qui se détache sous ses yeux dans une telle intensité d’ombre et de lumière, à achever la pensée et à triompher lui-même de cet obstacle qui en empêchait jusqu’alors le dégagement complet. » (Nietzsche, Humain, trop humain, I, 178, trad. R. Rovini, Paris, Gallimard, éd. « Folio », 1968, p. 152.) Cette transposition en français est plus une interprétation qu’une « traduction » fidèle ; il suffit d’envisager les différents sens exprimés par les deux titres.
10.[1] Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, op. cit., II, 127, p. 71s. « Gegen die Tadler der Kürze. – Etwas Kurz-Gesagtes kann die Frucht und Ernte von vielem Lang-Gedachten sein : aber der Leser, der auf diesem Felde Neuling ist und hier noch gar nicht nachgedacht hat, sieht in allem Kurz-Gesagtes etwas Embryonisches, nicht ohne einen tadelnden Wink an den Autor, dass er dergleichen Unausgewachsenes, Ungereiftes ihm zur Mahlzeit auf den Tisch setze. » (Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, op. cit., II, 127, p. 786s.)
11.[1] Bernard Noël / Georges Perros, Correspondance, préface et notes de Hervé Carn, Draguignan, Éditions Unes, 1998, p. 45 [5 janvier 1966]. Un fragment de « Le chemin de ronde », dans Le Lieu des signes, fait écho à cette lettre ; voir Bernard Noël, Le Lieu des signes, Paris, Pauvert, 1971, rééd. Éditions Unes, 1988, p. 106 (1971) ou p. 62 (rééd. 1988).
12.[1] Jude Stéfan, se référant à ce passage de Bernard Noël : « C’est qu’en effet il correspond à la discontinuité même de la personne – cette personne qui n’est personne, persona, pessoa, notre masque –, laquelle ne se recrée quotidiennement qu’après sommeil, oublis, changements d’humeur, d’opinions, l’amnésique même n’étant plus que Rien. L’Œuvre est donc une lutte contre ce discontinu. En cas de fragments elle serait alors éclatée en parties disjointes faute de centralité (car il n’est qu’une illusion de vie, pas de sujet) : vers variés, nouvelles, essais, journal, notes, chroniques, par impuissance ou refus d’une Totalité finalement insignifiante, même dans les plus hauts résultats, une cruelle autobrisure par désespoir de la Naissance à l’Être jusqu’à la dernière Mourance – ayant toujours aimé déchirer (les brouillons, les livres inutiles, dont éviter les pages), jeter les rebus, annuler les variantes, etc… par retour au Vide, à l’Incréé. » (Jude Stéfan, « Fragments sans-gêne (90) », Senilia. Notes, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1994, p. 40s.)
13.[1] Jules Renard, Journal 1887–1919, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1965, p. 1207. On pense aussi à une note de Joseph Joubert, qui écrit le 8 février 1815 dans son carnet : « Tourmenté par la maudite ambition de mettre toujours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot. C’est moi. » (Joseph Joubert, Carnets, 2 vol., textes recueillis sur les manuscrits autographes par André Beaunier [1938], avant-propos de J.-P. Corsetti, préface de Mme A. Beaunier et de M. André Bellessort, Gallimard, 1994, vol. 2, p. 485.)
14.[1] Cioran au sujet de l’aboutissement : « Tout aboutissement est une impasse, dans la vie aussi bien que dans l’art. En tout, il s’agit de laisser une porte ouverte vers l’avenir par l’inachevé. » (C, 948)
15.[1] Umberto Eco, L’Œuvre ouverte, Paris, Seuils 1965, p. 11 ; voir notamment « La poétique de l’œuvre ouverte », p. 15–40.
16.[1] Voir Marc Dambre et Monique Gosselin-Noat (éds.), L’Éclatement des genres au XXe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.
17.[1] Jean Pierrot, « La Semaison de Philippe Jaccottet, ou le carnet de poète », L’Éclatement des genres au XXe siècle, Marc Dambre et Monique Gosselin-Noat (éds.), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, p. 221–235, ici p. 235.
18.[1] À titre d’exemple, une note de Cioran : « La pensée discontinue convient seul au penseur fatigué. En fait de fatigue, je ne crains personne. J’ai accumulé trop de fatigue, je ne sais plus où la placer. » (C, 982)
19.[1] Georges Perros, Papiers collés 3, Paris, Gallimard, 1978, p. 67s.
20.[1] Christian Doumet, « Perros et l’attention », Lire Perros, sous la direction de Jean-Claude Corger et Jean-Pierre Martin, Lyon, Presses Universitaires Lyon, 1995, p. 103.
21.[1] Pour une autre lecture comparative des notes de Cioran et Perros, voir Ariane Lüthi, « Les Papiers collés de Perros et les Cahiers de Cioran : fragments, aphorismes et notes », Approches critiques VI, textes réunis par Eugène Van Itterbeek, Sibiu/Leuven, Editura Universitatii « Lucian Blaga »/Les Sept Dormants, 2005, p. 55–77, ou Ariane Lüthi, « La pratique du fragment et de la note chez Cioran et Perros, ou le refus de la “pensée systématique” », Strukturen : Konstruktionen – Dekonstruktionen – Rekonstruktionen, Francesca Broggi-Wüthrich et al. (éds.), Aachen, Shaker Verlag, 2006, p. 239–256.
— Œuvres / Works, Gallimard, coll. « Quarto », 1995.
— Cahiers. 1957-1972 / Notebooks. 1975-1972, Gallimard, 1997.
— Papiers collés II/ Collated papers II, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1973. (Repris dans la collection « L’Imaginaire/Gallimard » en 1989.)
— Papiers collés III/ Collated papers III, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1978. (L’éditeur y insère des fragments d’Échancrures et de L’Ardoise magique. Repris dans la collection « L’Imaginaire/Gallimard » en 1994.)